vendredi 19 décembre 2014

Vous allez souffrir !

Elle n'a pas 50 ans et elle va mourir. Le sait-elle? Pas sûr. Ses enfants le savent-ils? Non. L'oncologue le sait-il? Sans doute que oui. Pour l'heure, elle vient d'entrer à l'hôpital pour, officiellement, y passer quelques examens et "se requinquer", comme elle l'a annoncé à sa fille. N'importe qui peut deviner à la vue de cette femme amaigrie et marquée que le cancer a gagné. Il a grignoté les poumons, petit bout par bout. Il a marqué le corps, cerné les yeux, affaibli tout l'organisme. Il se prépare pour le coup de grâce, le grand final, l'apothéose. N'importe qui peut voir cela, sauf la jeune fille, qui ne voit que sa mère qui se bat, qui croit encore que c'est possible, même après neuf mois de traitements, même quand on pèse trente-cinq kilos.
Ce matin, c'est la visite de l'oncologue. Il est ici en terrain conquis, dans son service, avec ses patients.
"Madame F., j'ai eu les résultats de votre scintigraphie, c'est pas bon, vous avez des métastases osseuses localisées sur la hanche, ce qui explique vos douleurs. Je vais vous prescrire quelques séances de radiothérapie."
La femme réagit à peine. Trop fatiguée, trop douloureuse, trop mourante.
La fille comprend. Sa mère a perdu et elle va perdre sa mère. La chimiothérapie, la radiothérapie, l'espoir d'une rémission, la rechute... la fin.
L'oncologue, lui, ne comprend rien. La femme a un cancer, il s'occupe des cancers, ça tombe bien. Il s'occupe des maladies mais pas des malades, et encore moins des familles de malades. Alors la femme et son regard fatigué, la fille et son regard désespéré, ça n'est pas son problème.
Il sort de la chambre comme il y était entré : vite.
La jeune fille lui emboîte le pas, il faut qu'elle lui parle, il faut qu'elle comprenne. C'est quoi ces métastases? Et le poumon, il en est où? Et la radiothérapie, ça va servir à quoi? Silence à peine gêné, suivi de quelques confuses explications. Non, il ne va pas guérir sa mère, la maladie est trop avancée, il va juste "gagner du temps". La fille ne comprend pas. Gagner du temps, quand on souffre à ce point, ça sert à quoi, sinon à souffrir plus longtemps? Si la radiothérapie ne peut pas guérir sa mère, pourquoi la lui infliger, pourquoi ne pas la laisser tranquille? Monsieur le docteur, l'oncologue, le chef de service, a devant lui une jeune effrontée qui ose remettre en question son avis. Quel toupet!
Alors, furieux, il retourne dans la chambre de la mourante, se plante devant elle et, sur un ton parfaitement méprisant, lui assène cette tirade mémorable :
"Vous refusez le traitement que je vous propose? Vous croyez mieux savoir que moi? Vous êtes médecin peut-être? Très bien, puisque vous refusez la radiothérapie, vous ne l'aurez pas. Mais je vous préviens Madame, vous allez souffrir, les métastases osseuses ça fait très mal, et il ne faudra pas venir vous plaindre ni compter sur moi pour vous prescrire des antidouleurs, je vous aurai prévenue!"
Et il ressort aussitôt, laissant à leur stupeur la mère et la fille qui n'ont même pas eu le temps de répondre.

Madame F. est morte dix jours plus tard. Elle a en effet beaucoup souffert, malgré la morphine prescrite par un autre médecin (un peu moins con, un peu plus humain) du service.

Madame F. était ma mère.

5 commentaires:

  1. Atroce !!! Et avec le cloisonnement par spécialités cela va devenir de plus en plus banal malheureusement .... On soigne un organe et pas un patient :( Je suis de tout coeur avec vous !

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  2. le sadisme de ce médecin me laisse sans voix.

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  3. c'est pas du sadisme, c'est de l'ego. La mourant et sa fille ont osé maltraiter son ego et ça c'est un crime.

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  4. Terrifiante situation que j'ai vécu de près avec des proches et comme soignante.

    A la différence que le médecin en question, pas oncologue mais chirurgien, a promis a la patiente qu'il la "sauverait" (sic !) si elle acceptait une énième ponction d'ascite, en acceptant la chimio et la radioThé (paliatives) qu'il lui proposait.

    La sauver d'un cancer ovarien métastasé de partout, qu'il n'a pas pu que constater quand il l'a ouverte. Cette dame se savait condamnée, elle a tout refusé en bloc, n'en voulait pas. Il a convaincu les enfants et petits-enfants, leur a fait croire à de jolis mois fleuris, apaisés et indolores auprès de leur maman qui ne pouvait déjà plus manger et se mouvoir, qui eux-mêmes ont persuadé leur maman de faire tout ce que le docteur conseillait.

    Le jour de son départ, pour le service d'onco, elle m'a confié "vous savez, il croit qu'il va m'avoir le docteur, mais moi, je compte bien refuser quand je serai dans le nouveau service. Je sais qu'il ne sera pas là pour me forcer." Moins d'une semaine plus tard, elle est partie. Définitivement.

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  5. Comme votre texte me parle... Je viens de le publier sur une page facebook que j'ai créée suite à l'annonce de fin de vie de mon père et son accompagnement en soins de confort. J'ai d'ailleurs écrit sur le sujet pour extérioriser toute la colère qui était la mienne et qui est encore bien présente presqu'un an après.

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